La nuit dans le van n'est pas silencieuse. Elle craque, grince, respire. Chaque mouvement de Léna fait gémir le plancher. Chaque fois que Mathis se retourne, son épaule heurte la paroi métallique avec un bruit sourd qui résonne comme un reproche.
"Le matelas va là," dit Mathis en rangeant méthodiquement ses objectifs. "Tes affaires... dans ce coin."
Quinze ans que personne n'a touché à cet espace. Quinze ans que chaque objet a sa place exacte. Léna observe ses gestes — cette précision maniaque, cette chorégraphie de la solitude. Elle ouvre la bouche pour combler le silence qui l'oppresse.
"Ok, ok, so... je peux prendre ce coin-là ? Just this tiny corner, je promets que je ne déborderai pas. Enfin, si, probablement que je vais déborder, je déborde toujours, c'est un truc chez moi, my mother used to say—"
Elle s'arrête. Parler de sa mère maintenant serait une erreur. Mathis ne lève même pas les yeux. Il continue de ranger avec cette concentration absolue qui exclut toute présence humaine.
"Tu fais ça souvent ? Ce... rangement obsessionnel ? Because honestly, c'est assez fascinant à regarder. Comme une chorégraphie. Une très... très silencieuse chorégraphie."
Mathis s'immobilise en la voyant toucher son trépied. "Ne... ne bouge pas ça."
Le ton n'est pas agressif. Juste définitif. Léna retire sa main comme si le métal brûlait. Elle se recroqueville dans son coin, essayant de prendre le moins de place possible dans cet univers qui n'a jamais été conçu pour deux.
Les heures passent. Mathis nettoie son équipement avec une application qui frise la méditation. Dehors, la forêt craque sous le gel. Léna essaie de dormir mais n'y arrive pas. Elle observe Mathis dans la pénombre, ses gestes répétitifs et rassurants, cette danse solitaire qu'il a perfectionnée pendant quinze ans. Elle regarde son dos, la courbe de ses épaules, cette tension permanente qui ne le quitte jamais.
À un moment, son regard dérive vers les planches du plancher. Elle aperçoit quelque chose coincé entre deux d'entre elles — un cadre photo, caché avec soin. Elle ne devrait pas. Elle sait qu'elle ne devrait pas. Mais l'ennui, l'inconfort de cet espace trop petit, la curiosité qui la dévore depuis toujours... elle le fait quand même.
La photo montre une jeune femme qui ressemble à Mathis trait pour trait. Mêmes yeux clairs, même ligne de mâchoire, même intensité dans le regard. Sauf qu'elle sourit — un sourire qui illumine tout le cliché.
"Elle te ressemble. Exactement. Who is she ?"
Mathis se fige. Pendant un long moment, il ne dit rien. Puis, sans lever les yeux : "Tu n'aurais pas dû voir ça."
Mais Léna a déjà compris. Cette douleur dans sa voix, elle la reconnaît. C'est celle qu'on porte quand on a perdu quelqu'un d'irremplaçable.
"Elle s'appelait Iris. Ma jumelle."
Les mots sortent comme des éclats de verre. Mathis continue de nettoyer son objectif, mais ses mains tremblent légèrement. Léna veut dire quelque chose, n'importe quoi, mais les mots se coincent dans sa gorge. Elle pense à ce qu'elle vient de faire — violer l'intimité de cet homme, forcer l'accès à sa douleur la plus enfouie.
Alors elle parle d'elle. Comme une hémorragie, comme une pénitence.
"Tu veux savoir pourquoi je suis ici ? Really ? Il y a quatre jours, j'étais censée dire 'oui' à un homme que... Viktor Sokolov. Russian money, power couple de l'enfer avec ma mère. The perfect match, they said. Perfect prison, more like."
Elle continue, les mots jaillissent sans qu'elle puisse les retenir. Le mariage, la fuite, les Louboutin ridicules dans la neige. Elle parle pour se faire pardonner, pour combler le gouffre qu'elle vient de creuser. Mathis écoute sans regarder, ses mains toujours occupées, mais quelque chose dans sa posture a changé. Il est présent, maintenant. Vraiment présent.
"Ma sœur. Morte il y a quinze ans. Ma faute," murmure Mathis quand elle s'arrête enfin.
Le silence qui suit est absolu. Puis un bruit dehors — un moteur au loin, se rapprochant.
Mathis lève la tête brusquement. "Tais-toi. Maintenant."
Il éteint tout, cache le van sous des branches supplémentaires. Ils attendent, immobiles, dans l'obscurité volontaire. Par la fente d'une vitre, ils voient deux hommes en tenue civile mais avec équipement professionnel — GPS, radio, caméras thermiques.
"I can't breathe," chuchote Léna. "Mathis, I literally can't breathe. If that's Viktor..."
"Pas un bruit. Pas un geste."
Les hommes inspectent la zone méthodiquement. Léna se raidit en les reconnaissant : "That's them. Viktor's men. Professional, efficient, ruthless. Exactly like him."
Mathis observe leur équipement avec l'œil d'un professionnel. Ces hommes savent ce qu'ils cherchent. Et si Léna a raison, ils ne partiront pas sans l'avoir trouvé.
Soudain, Anca apparaît. Elle patrouille régulièrement cette zone — protocole de surveillance des braconniers établi depuis des années. Mais elle a repéré ces hommes il y a une heure, a noté leur équipement, leur méthode. Elle sait exactement qui ils sont et ce qu'ils cherchent. Elle interpelle les hommes en roumain avec un accent paysan exagéré, gesticulant vers le nord avec urgence. "Dacă sunteți după braconieri, i-am văzut mai spre nord, lângă lacul mare ! Trei oameni, cu arme, acum o oră !"
Elle crée une diversion supplémentaire — un bruit au loin, vers l'est, comme des véhicules qui s'éloignent. Les hommes hésitent, échangent quelques mots en russe, puis commencent à se diriger vers le nord. Anca attend qu'ils soient complètement hors de vue avant de revenir vers le van.
"Vous ne pouvez plus rester ici. Ils reviendront dans deux, trois heures maximum. Avec plus de monde."
Elle propose un plan : les conduire plus profond dans les montagnes, vers une zone que seuls les locaux connaissent. Mais cela signifie abandonner le van.
Léna accepte immédiatement. Mathis reste figé, regardant son univers entier contenu dans ces quelques mètres carrés. Quinze ans de vie. Tout ce qui lui reste d'avant. Tout ce qui lui reste d'Iris.
Un flashback le frappe avec la violence d'un accident : la nuit, Mathis conduit, Iris à côté de lui, riant. Elle touche son épaule. "Tu verras, tes photos vont tout changer." Lumières aveuglantes. Fracas. Noir.
Il revient au présent, le souffle court. Ses mains tremblent. Il regarde autour de lui — le carnet où il note chaque détail de ses observations, les objectifs alignés avec précision, les vêtements pliés, la couverture qu'Iris lui avait donnée avant l'accident. Tout. Quinze ans de reconstruction, de protection contre le monde, sur le point de disparaître.
Il tente de se lever. Ses jambes ne le portent pas. Il se rassied.
"Je... je ne peux pas," dit-il, sa voix à peine audible.
Léna commence à sortir ses affaires. Puis elle voit Mathis immobilisé, regardant fixement le cadre d'Iris. Elle comprend. Elle pose sa main sur la sienne, brièvement, hésitante. "This van... c'est ton sanctuaire. Ton seul endroit sûr depuis... depuis elle. I'm asking you to lose your home because of my mess."
Mathis retire sa main instinctivement, puis la repose sur celle de Léna. Un geste involontaire. Un geste d'ancrage.
Il se force à bouger. Appareil photo. Quelques objectifs. Le carnet. Il tente de prendre la couverture, puis la repose. Il la reprend. Ses mains ne savent plus ce qu'elles font. Léna continue de remplir un sac, rapidement, efficacement. Elle met le cadre d'Iris dedans sans demander.
Mathis regarde tout ce qu'il laisse — les boîtes de rangement, les équipements de secours, les vêtements supplémentaires, les notes de quinze ans. Il respire difficilement.
"On y va," dit-il enfin, incapable de regarder le van une dernière fois.
Ils partent avec Anca vers les montagnes. Mathis marche en silence, son sac serré contre sa poitrine. Derrière eux, le van reste seul dans la clairière, témoin silencieux d'une vie abandonnée. Mathis sent chaque pas comme une amputation.
Dans l'ombre des arbres, une silhouette observe. Un homme en costume sombre, téléphone à l'oreille. Viktor Sokolov. Mais son expression n'est pas satisfaite. Elle est tendue, presque irritée.
"Oui, je les vois. Ils abandonnent le véhicule," dit-il d'une voix contrôlée. "Pourquoi vos hommes se dirigent-ils vers le nord ? Je n'ai pas donné cet ordre."
Il écoute son interlocuteur, son mâchoire se contractant.
"Une femme locale. Oui, je la vois. Intéressant. Très intéressant." Il sort un petit appareil photo de sa poche — un appareil ancien, professionnel — et photographie Léna à distance, puis Mathis, puis Anca. Il range chaque cliché avec soin dans une enveloppe en cuir noir.
"Changement de plan. Laissez-les partir pour l'instant. Les montagnes... oui, c'est un environnement plus contrôlé. Moins de témoins gênants. Mais je veux des éclaireurs. Trois équipes. Et trouvez-moi qui est cette femme."
Il observe Mathis disparaître entre les arbres, notant chaque détail avec l'obsession d'un collectionneur.
"Cours, ma chère Léna," murmure-t-il en rangeant ses photos. "Plus tu fuis, plus le retour sera... intéressant."
Il fait demi-tour, disparaissant aussi silencieusement qu'il était apparu. Derrière lui, sur la neige, ses empreintes forment une ligne parfaitement droite — comme si même la nature n'osait pas contrarier sa trajectoire.
