Les Ailes de l'Espoir - Épisode 3 : La Reconstruction
Dix jours ont passé depuis la conférence de presse. Dix jours depuis que Mathilde et Sophie ont rendu public le sabotage intentionnel de Frédéric. L'enquête criminelle est en cours, les autorités ont gelé ses comptes, mais l'attente est suffocante. Rousseau Air continue de sombrer.
La nuit enveloppe Lyon d'un silence presque suffocant. Dans le garage souterrain où Sophie a découvert les documents originaux, les deux femmes se retrouvent de nouveau. C'est ici que tout a commencé, et c'est ici qu'elles doivent continuer. Mathilde tient une chemise cartonnée que Véronique Mercier vient de lui remettre discrètement — des documents supplémentaires, découverts lors de l'audit ordonné par les autorités.
Sophie, assise sur une caisse métallique, tape frénétiquement sur son ordinateur portable. Elle a accès à certains fichiers de l'entreprise que l'enquête n'a pas encore examinés. Mathilde arpente la pièce, un dossier à la main, relisant les mêmes pages encore et encore, comme si les mots allaient soudainement changer de sens. L'hésitation flotte dans l'air, presque tangible.
« Maman, regarde ça, » murmure Sophie, sa voix tremblant légèrement. Elle tourne l'écran. Des virements bancaires, des dates, des montants qui ne correspondent pas aux registres officiels. « Ce ne sont pas seulement les défauts de maintenance. Frédéric a falsifié les bilans comptables pendant trois ans. »
Mathilde s'approche, lit par-dessus l'épaule de sa fille. Chaque ligne est un coup de poignard. Sophie continue : « Il y a aussi ça. Une assurance-vie. Papa l'a souscrite trois semaines avant le crash. Frédéric est bénéficiaire secondaire après toi. »
Le silence qui suit est assourdissant. Mathilde s'effondre sur une chaise, ses mains tremblant.
« Ça ne veut rien dire, » dit Sophie, mais sa voix manque de conviction. « Papa ne pouvait pas savoir. »
« Non, » répond Mathilde doucement. « Mais Frédéric, lui, savait. »
Sophie ferme l'ordinateur d'un coup sec. « On appelle Luc. Il faut qu'il sache ce qu'on a trouvé. »
Mathilde secoue la tête. « Pas Luc. Pas encore. On doit être certaines d'abord. On doit comprendre ce que cela signifie vraiment. »
Elles passent les trois heures suivantes à assembler les pièces du puzzle. Sophie, avec sa jeunesse et sa maîtrise de la technologie, identifie les schémas. Mathilde, avec son expérience, comprend les implications. Une alliance fragile se forme entre elles — pas encore de confiance absolue, mais quelque chose de plus fort : la nécessité partagée de découvrir la vérité.
Quand elles émergent du garage à l'aube, elles ne sont plus simplement mère et fille. Elles sont des enquêtrices.
La salle de conférence du siège de Rousseau Air est presque aseptisée dans cette luminosité grise et plate. Mathilde y attend Véronique Mercier depuis dix minutes, assise à une extrémité de la longue table en verre. Sophie se tient discrètement en retrait, prenant des notes.
Quand Véronique entre, elle voit immédiatement l'expression de Mathilde. Elle s'assoit lentement, comme si son corps avait soudainement doublé de poids.
« Vous avez découvert l'assurance-vie, » dit Véronique. Ce n'est pas une question.
« Pourquoi ne pas nous l'avoir dit ? » demande Mathilde, sa voix étrangement détachée.
Véronique encaisse le coup. « Parce que je voulais être certaine avant de vous accuser votre propre mari. Je l'ai découverte en triant les documents d'assurance de l'entreprise. Elle n'était pas dans les papiers personnels de David — Frédéric l'avait cachée dans les archives de Rousseau Air. »
Sophie intervient, sa voix jeune mais ferme : « Vous pensez qu'ils étaient de mèche ? »
Véronique regarde la jeune fille avec un respect nouveau. « Je pense que Frédéric a manipulé votre père. David était un visionnaire, mais il était aussi naïf en matière de finances. Frédéric a probablement présenté cette assurance-vie comme une simple protection pour l'entreprise. David a signé sans lire les clauses. »
Mathilde absorbe ces paroles. C'est plausible. C'est même probable. Mais c'est aussi dévastateur.
« Il y a autre chose, » continue Véronique. Elle sort une liste de noms. « Certains de ces collaborateurs ont aidé Frédéric. Pas par malveillance, mais par complaisance. Ils savaient que quelque chose clochait et ils ont fermé les yeux. Si vous voulez vraiment restructurer l'entreprise, il faut commencer par eux. »
Mathilde prend la liste, les mains légèrement tremblantes. Sophie la lit par-dessus son épaule. Plusieurs noms les surprennent — des gens qu'elles croyaient loyaux.
« Merci, » dit simplement Mathilde.
Véronique se lève. « Je suis désolée de ne pas avoir parlé plus tôt. Mais vous aviez besoin de le découvrir vous-mêmes. Les décisions que vous allez prendre doivent venir de vous, pas de moi. »
Après son départ, Mathilde et Sophie restent seules. Sophie pose sa main sur celle de sa mère. C'est un geste maladroit, hésitant, mais c'est un geste.
« On fait quoi maintenant ? » demande Sophie.
« Maintenant, on appelle Luc. Et on lui dit la vérité — toute la vérité. »
Dans le bureau directorial, Mathilde, Sophie et Luc se font face. Luc écoute sans interruption, son expression devenant progressivement plus grave. Quand Mathilde termine, il reste silencieux pendant plusieurs secondes.
« Vous auriez dû m'appeler immédiatement, » dit-il enfin.
« Non, » répond Mathilde fermement. « Nous avions besoin de comprendre par nous-mêmes. »
Luc regarde Sophie, puis revient à Mathilde. Il y a quelque chose de différent dans son regard — une reconnaissance, peut-être.
« D'accord, » dit-il. « Voici ce que nous allons faire. Ces découvertes doivent être transmises aux enquêteurs. Elles renforcent le dossier contre Frédéric. Mais elles compliquent aussi votre situation. Si David était impliqué, même involontairement, cela pourrait être utilisé contre vous lors du procès civil. »
« Nous le savons, » dit Sophie avec un cynisme qui surprend Luc.
« Bien. Alors nous avons besoin d'une stratégie. Le plan de restructuration radical doit être accéléré. Nous devons montrer que vous prenez des mesures concrètes pour sauver l'entreprise, indépendamment des scandales. Cela vous donnera du crédit auprès des créanciers et des tribunaux. »
Mathilde acquiesce. « Licenciements ? »
« Oui. Quarante pour cent des effectifs, en commençant par ceux de la liste de Véronique. Vente d'actifs — au moins deux avions. Réorientation complète vers le charter de luxe. C'est brutal, mais c'est la seule façon de survivre. »
Sophie se crispe. « Et les gens qui perdront leur emploi ? »
« Ils recevront des indemnités. Nous négocierons avec les syndicats. Mais oui, cela fera mal. »
Mathilde regarde sa fille. Dans ses yeux, elle voit la même question qu'elle se pose elle-même : est-ce que sauver l'entreprise en vaut vraiment la peine ?
« On le fait, » dit Mathilde. « Mais on le fait correctement. Pas de licenciements sauvages. Chaque personne affectée reçoit un préavis, des indemnités équitables, de l'aide pour trouver un nouvel emploi. »
Luc hoche la tête. « C'est plus coûteux, mais c'est plus humain. Et c'est aussi meilleur pour votre image publique. »
Dans le hangar principal de Rousseau Air, Mathilde et Sophie marchent entre les avions stationnés. L'un d'eux doit être vendu immédiatement pour maintenir la trésorerie. Mathilde s'arrête devant un appareil de prestige, un Bombardier Global Express que David pilotait personnellement lors des vols de prestige.
Sophie la rejoint silencieusement. « C'est celui-là qu'il faut vendre, n'est-ce pas ? »
Mathilde acquiesce. « Papa l'aimait plus que tout. Sauf nous. »
Un acheteur potentiel arrive, accompagné de Luc. C'est un homme d'affaires qui collectionne les avions vintage. Il offre un prix généreux, mais exige une livraison immédiate. Mathilde hésite, caressant la carlingue. Puis elle serre la main de l'acheteur.
« Marché conclu. »
En sortant du hangar, elle croise le regard de plusieurs mécaniciens qui comprennent ce qui vient de se passer. Certains détournent les yeux. D'autres la fixent avec un mélange de respect et de reproche. Sophie marche à côté de sa mère, son bras frôlant le sien — un contact presque imperceptible, mais présent.
Le lendemain matin, Mathilde arrive au bureau pour découvrir que Frédéric a déposé une plainte en diffamation contre elle et Sophie. Il a obtenu une ordonnance de gel temporaire de tous les comptes de Rousseau Air, paralysant temporairement la restructuration.
Mais il y a aussi une lettre de l'avocat des enquêteurs. Les nouvelles preuves découvertes par Mathilde et Sophie renforcent considérablement le dossier. Une mise en examen pour homicide involontaire est imminente.
Sur son bureau, une enveloppe sans timbre.
À l'intérieur, une note manuscrite : « Vous avez raison de vous méfier. Continuez à chercher. »
Mathilde tient la note, ses mains tremblant légèrement. Elle ne sait pas qui l'a envoyée, mais elle sait une chose : le combat ne fait que commencer.
Elle appelle Sophie. Quand sa fille arrive quelques minutes plus tard, Mathilde lui montre la note.
« Quelqu'un nous aide, » dit Sophie. « Quelqu'un qui sait quelque chose. »
« Ou quelqu'un qui veut nous faire du mal, » répond Mathilde.
Sophie secoue la tête. « Non. Si c'était le cas, ils auraient envoyé une menace. Ça, c'est un encouragement. »
Mathilde regarde sa fille avec une fierté nouvelle. Sophie a raison. Et pour la première fois depuis le crash, Mathilde ne se sent pas seule dans ce combat.
Elle range la note dans un tiroir et se tourne vers Sophie. « On continue ? »
« On continue, » répond Sophie.
Le téléphone sonne. C'est l'avocat des enquêteurs. Frédéric a été arrêté à l'aéroport en tentant de quitter la France. La mise en examen est confirmée.
Mathilde ferme les yeux. C'est un moment de victoire, mais il ne ressemble pas à ce qu'elle imaginait. Il y a trop de douleur, trop de questions sans réponses, trop de chemins qui restent à explorer.
Mais il y a aussi Sophie, à côté d'elle. Et c'est suffisant pour continuer.
